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Le Grand Feu de 1524 : deux jours et deux nuits pour réduire la ville en cendres

 

Ce mardi 24 mai 1524, vers 22 heures, Troyes s’apprête à fêter la Fête-Dieu du lendemain. Personne ne sait encore que la ville va brûler pendant près de trente heures, perdre un quart de son bâti, et que cet incendie va, sans le vouloir, dessiner le visage Renaissance que les visiteurs admirent aujourd’hui dans le centre historique.

Le départ du « Grand Feu »

Tout commence dans une maison au coin de la rue de l’Épicerie, l’actuelle rue Émile Zola, et de la rue du Temple, aujourd’hui rue Général Saussier. Le bâtiment appartient à un apothicaire, un certain Moussé, dont la boutique regorge de poix, de soufre et d’huile de pétrole. Autant de matières qui s’enflamment en un instant. Les historiens débattent encore de l’emplacement exact : certains penchent pour un îlot situé à côté de l’église Saint-Jean, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le magasin Sephora.

Le vent, lui, ne pardonne rien. La première moitié de l’année 1524 a été anormalement sèche, une des raisons, selon les chroniqueurs, de la violence du sinistre. En quelques minutes, le feu saute de maison en maison, « tantost en un lieu, puis soudain à trois ou quatre cents pas de là », écrira l’avocat troyen Nicolas Pithou, né le jour même de l’incendie et qui en recueillera le récit bien plus tard auprès des survivants.

Point de départ présumé — angle rue de l’Épicerie / rue du Temple (aujourd’hui rue Émile Zola / rue Général Saussier, à l’emplacement actuel du magasin Sephora)

Reconstitution illustrative, non une cartographie historique précise : les sources d’époque (Nicolas Pithou, Nicolas Versoris, délibérations capitulaires) situent le sinistre entre les quartiers de Croncels, du Beffroi et une partie de Comporté, sans qu’aucun plan contemporain n’en fixe le tracé exact. Ce qui est sûr, c’est que le feu n’a jamais franchi le canal qui protégeait le quartier de la Cité (cathédrale), à droite sur la carte.

Ville en flammes, habitants en panique

Très vite, l’affolement dépasse le feu lui-même. Une rumeur enfle : des soldats impériaux ou bourguignons (la France est alors en guerre contre Charles Quint, et François Ier guerroie en Italie, où il sera bientôt capturé à Pavie) auraient escaladé les murailles. Une bonne partie des habitants abandonne la lutte contre les flammes pour courir aux armes… ou s’enfuir avec leurs économies !

Les moyens de lutte, eux, sont dérisoires : des seaux de cuir remplis aux puits de la ville, des moines Cordeliers et Jacobins réquisitionnés depuis 1431 pour prêter main-forte. On imagine aisément l’efficacité de ces religieux pieds nus grimpant en robe de bure aux échelles… Les prêtres sortent en procession solennelle le chef reliquaire de saint Loup, ancien évêque de Troyes réputé pour arrêter le feu, ils jettent l’hostie dans les flammes. Rien n’y fait. La chaleur est telle que la cloche du Beffroi, la plus grosse de la chrétienté, dit-on, avec ses quarante milliers de livres, fond et se répand en un ruisseau de métal en fusion dans les rues, blessant au passage plusieurs badauds. Fondue à nouveau, elle renaîtra sous le nom de Guillemette, toujours visible aujourd’hui dans l’église Saint-Jean.

1 500 maisons en cendres

Le feu ne faiblit que dans la nuit du 26 mai, après un dernier coup de vent qui le ramène sur un secteur déjà ravagé. Le bilan : les quartiers de Croncels et du Beffroi rasés, celui de Comporté en partie détruit. Les églises Saint-Pantaléon et Saint-Nicolas ne sont plus que des ruines fumantes, celle de Saint-Jean-au-Marché est à demi ravagée. La Commanderie du Temple, l’Hôtel de la Monnaie, le château de la Vicomté et trois hôpitaux (Saint-Bernard, Saint-Abraham, Saint-Esprit) en cendres.

À l’inverse, l’Hôtel de Ville, les églises Sainte-Madeleine et Saint-Rémi, la basilique Saint-Urbain et l’abbaye Notre-Dame-aux-Nonnains sont épargnés — le feu n’a jamais franchi la ligne de l’actuel canal. Au total, 1 500 maisons sont partis en fumée : un quart de la ville, précisément son quartier le plus riche, celui des grandes foires marchandes. Environ 3 000 Troyens se retrouvent à la rue, souvent avec pour seul bien la chemise qu’ils portent sur le dos. Combien y laissent la vie ? Aucune chronique ne le dit avec certitude.

Qui a mis le feu ?

Dès les premiers jours, chacun cherche un coupable. Trois théories circulent, et aucune ne l’emportera jamais vraiment.

La thèse criminelle est la plus tenace : des enfants auraient été soudoyés par des soldats étrangers pour incendier plusieurs grandes villes du royaume. Après des interrogatoires musclés, des « boutefeux » sont arrêtés et confessent faire partie d’un réseau de près de quatre cents complices. La nouvelle du désastre étant parvenue à Paris, ses habitants, terrorisés, organisent aussitôt des rondes de nuit et font boucher les soupiraux de ses caves. On découvre aussi des maisons marquées de croix rouges et noires, les couleurs bourguignonnes…

Car mla thèse politique désigne, elle, un coupable de choix : Charles III de Bourbon, connétable de France passé l’année précédente au service de Charles Quint : cette trahison de la décennie, en pleine guerre contre les Habsbourg, aurait servi d’étincelle pour cet incendie gigantesque.

Nicolas Pithou, plus tard, avancera une version bien plus prosaïque : un simple règlement de comptes entre deux personnes qui se disputaient la propriété de la maison où le feu a pris.

Un déluge qui n’est jamais venu

Voici l’ironie la plus savoureuse de toute l’affaire. Vingt-cinq ans plus tôt, en 1499, deux astrologues allemands, Johann Stöffler et Jakob Pflaum, avaient prédit qu’une conjonction exceptionnelle de Saturne, Jupiter et Mars dans le signe des Poissons provoquerait, en février 1524, un déluge universel. La prophétie avait semé une panique bien réelle à travers l’Europe : à Toulouse, un professeur de droit canon avait fait construire une arche pour s’en protéger. À Troyes, on avait multiplié les processions pour conjurer le sort.

Le déluge annoncé n’est jamais venu. À la place : la sécheresse la plus marquée depuis des années, celle-là même qui attisera le Grand Feu quelques mois plus tard. Nicolas Pithou, en bon protestant peu tendre avec les superstitions catholiques, ne se privera pas de railler ces « maistres astrologues » qui, leur prédiction ridiculisée par les faits, tenteront de sauver la face en inventant a posteriori une intervention divine ayant « détourné » les eaux du déluge vers des contrées moins chanceuses…

Bûchers et représailles

La justice de l’époque ne fait pas dans la nuance. Le samedi 2 juillet 1524, une femme et son fiancé de quinze ans, accusés d’avoir mis le feu à Troyes, sont brûlés vifs place Maubert à Paris. Le 25 octobre de la même année, c’est un vieillard, lui aussi désigné comme boutefeu, qui périt brûlé en place de Grève après avoir déjà tâté du feu à Troyes, selon un chroniqueur du temps…

Des cendres à la Renaissance

Le 18 février 1525, François Ier ordonne la reconstruction de la ville, alors « inhabitable et en désolation », dont les ruines abritent la nuit « plusieurs mauvais garçons, larrons » livrés au crime. L’ordre est suivi d’effet avec une rapidité surprenante : c’est que Troyes, ville de foires et de riches marchands, a les moyens de se relever. Les plus aisés, qui ont pu sauver leur fortune, rebâtissent aussitôt — et en profitent pour moderniser l’urbanisme : rues plus larges, mieux alignées, maisons en pierre…

C’est de cette reconstruction express que naît le Troyes que l’on visite aujourd’hui : ces maisons à pans de bois ornées de décors Renaissance sobres, sculptés sur les abouts de poutres et les poteaux corniers. Un poète de l’époque, Pierre Grosnet, célèbre cette résilience dans un texte resté célèbre :

« Ceste cité en partie est bruslee / Mais en brief temps à esté reparee »

Ces façades colorées ne resteront pas visibles éternellement : un édit royal de 1667, pris pour prévenir de nouveaux incendies, impose de les recouvrir d’un crépi à la chaux. Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que Troyes redécouvre et restaure ses colombages, leur rendant les couleurs bigarrées qui font aujourd’hui la signature du secteur sauvegardé.